Les pistes du Cardinal Danneels
Novembre 8. 2006
à 06:00Posté par Didyme dans Bruxelles-Toussaint2006
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Voici le texte intégral du discours adressé par le Cardinal Godfried Danneels en conclusion du Congrès de Bruxelles-Toussaint2006.
Église de Bruxelles quelle belle semaine nous venons de passer entre tes murs. Nous t’avons vue comme l’aube de la nouvelle Jérusalem ! « Comme une fiancée parée de ses bijoux pour Son époux » (Is. 61,10). Oui comme nous étions heureux tout au long de cette semaine quand on nous disait : « Allons à Jérusalem... où montent toutes les tribus, les tribus de Dieu » (Cfr Ps. 122, 1). Oui ils sont souvent venus de loin de tant de pays, de tant de langues et de couleurs pour célébrer avec nous les merveilles de Dieu.
Oui, Église de Bruxelles, il y a plus de dix siècles déjà que tu as allumé la flamme de la foi entre tes murs. Et cette foi est restée sur cette colline, car elle fut gardée par saint Michel et son glaive. Et rien n’a pu éteindre la petite flamme de la lampe de sainte Gudule, quand il faisait nuit à certaines époques de l’histoire de Bruxelles. Oui, Bruxelles tu as allumé la flamme et en cette semaine tu as enlevé ta lampe d’en dessous du lit, pour la poser sur le chandelier, pour que tous voient tes œuvres et puissent louer ton Père qui est dans les cieux. Oui, pour qu’ils louent le Père. C’est pourquoi pour cette semaine de grâces qu’Il nous a donnée, louons le Père. Avec saint Paul, je dis : « Je rends grâce à Dieu, chaque fois je vous mentionne dans ma prière ». Notre action de grâces va au Père, avant d’aller à tous ceux et celles qui ont oeuvré pendant de longs mois pour préparer ce Congrès d’évangélisation et tout au long de cette semaine, jour et nuit : les organisateurs et surtout le nombre incalculable de bénévoles. Mais grâces soient d’abord rendues à Dieu de qui tout vient. Louange à Toi Seigneur.
Que dire ? J’ai vu cette semaine des chrétiens heureux et fiers de l’être. Je n’ai vu que des visages heureux : à Koekelberg, dans la Cathédrale, dans le métro et dans les rues. Que l’Evangile est une bonne et joyeuse nouvelle, c’était visible sur tous les visages. Une semaine de joie exubérante ou silencieuse pendant la liturgie.
J’ai vu des chrétiens fiers de l’être. Oui nous avions perdu un peu cette fierté légitime et même obligatoire pour un chrétien d’avoir reçu par la grâce du baptême, de devenir fils et filles de Dieu, frères et soeurs du Christ et d’avoir l’immense privilège d’avoir l’Église comme Mère. Oui, est-ce que nous ne nous étions pas trop retirés entre les murs du Cénacle, les murs de la peur, comme les onze ? Comme si le Christ ne fut pas encore ressuscité ? Chrétiens retrouvez votre fierté. Ce n’est pas de l’orgueil. Se retirer dans un silence hautain serait de l’orgueil. Montrons-nous tels que nous sommes, cela veut dire soyons vrais. Sans complexes et sans arrogance. Le monde a besoin de nous pour être vraiment humanisé. L’évangile est un cadeau qui libère : le retenir pour nous, serait un manque sérieux d’amour et de miséricorde. Ce serait contourner l’homme blessé sur le chemin de Jérusalem à Jéricho et le contourner comme si nous le l’avions pas vu. Non, ce n’est pas de l’orgueil, c’est être le bon samaritain pour nos contemporains.
J’ai vu aussi tout au long de la semaine une grande unité dans l’Église de Bruxelles. Certes il y a beaucoup de couleurs dans cette Église de Bruxelles : langues, cultures, rites et coutumes, un nombre impressionnant de communautés chrétiennes d’origine étrangère. Mais aussi des tendances et des sensibilités différentes. Nous sommes à Bruxelles comme la robe bariolée que Joseph avait reçue de son père Jacob et dont ses frères furent jaloux. Oui, il y a des raisons d’être un peu jaloux de cette Église de Bruxelles. Elle est si belle pour qui la connaît de l’intérieur.
Que faire maintenant ? Car il y a l’après Congrès. D’abord rester joyeux et fiers d’être chrétien et rester unis dans la foi, l’espérance et la charité. Mais il y a plus à faire encore.
Nous avons réfléchi chaque jour à un thème essentiel pour la vie de l’Église : la diaconie ou le service au monde, l’évangélisation, la liturgie et l’eucharistie et la prière. Commençons par le plus important : la prière. Oui Bruxelles doit rester et devenir une ville de la prière. Il y a déjà tant de communautés et de paroisses qui depuis quelque temps, ont réintroduit des temps de prière en dehors de la messe. C’est la bonne route. Dieu veut des paroisses qui prient et qui aussi pendant la liturgie, font remonter le taux de la prière. La messe n’est pas que chanter et parler, c’est aussi intérioriser dans la foi ce mystère du Christ mort et ressuscité. Augmentez le taux de la prière pendant la messe.
Puis nous avions réfléchi à la liturgie en particulier à l’eucharistie. Cette vie eucharistique se nourrit bien sûr avant tout pendant les célébrations de la messe. Mais je voudrais que Bruxelles devienne aussi beaucoup plus une ville d’adoration eucharistique. C’est dans les nombreuses adorations eucharistiques tout au long de cette semaine partout dans la ville que se trouve le secret du succès de ce Congrès. C’est là aussi que se trouve le secret d’une paroisse vivante et fervente. Nous sommes un peuple d’adoration.
Nous avons réfléchi aussi à l’évangélisation avec une attention particulière pour les jeunes. Certes il faut prendre l’homme contemporain là où il est. La véritable évangélisation est en effet aussi un acte de miséricorde : Jésus avait pitié de la foule « car ils étaient là comme des brebis sans berger ». Oui notre évangélisation doit être miséricordieuse. Mais elle doit être nette et claire. L’évangile n’est pas que la bénédiction de ce qui existe déjà dans l’homme de bonne volonté. Elle est aussi annonce. Et annonce claire. Saint Paul nous dit : « Si la trompette n’émet qu’un son confus, qui se préparera au combat » (1 Cor 14,7).
Et enfin notre service au monde. Le travail qu’accomplissent les chrétiens pour la société dans cette ville est immense, mais il reste souvent caché. C’est bien ainsi. Car le Christ ne nous a-t-il pas dit : « que votre main gauche ne sache pas le bien que fait votre main droite » ? Mais il a dit aussi que nous devons mettre notre lampe sur le chandelier, pour que l’on voie nos oeuvres. C’est pourquoi sur ce domaine nous nous efforcerons à la suite de ce Congrès de prendre une initiative de diaconie concrète. L’Église de Bruxelles va se préoccuper du logement social. Le besoin en logements sociaux est grand à Bruxelles. En tant qu’Église, nous voulons aider à y remédier. D’ailleurs pour le moment déjà, plusieurs maisons de l’Église sont louées à des Agences Immobilières sociales. En juin dernier nous avons lancé un appel à toutes les paroisses de Bruxelles pour affecter des maisons inoccupées au logement social au lieu de les vendre. Le 10 novembre prochain une concertation entre les agences immobilières sociales d’inspiration chrétienne aura lieu, pour coordonner le souci de l’Église du logement social.
Bonne route Église de Bruxelles : que le Seigneur habite entre tes murs. Montre-toi toujours digne du logo de ce Congrès : Venez et voyez. Veille toujours qu’il y ait entre tes murs beaucoup à voir, pour que vous puissiez dire en vérité : « Venez, il y a beaucoup à voir chez nous ».
Jésus et Nathanaël (La conférence de Timothy Radcliffe)
Novembre 5. 2006
à 08:12Posté par Didyme dans Bruxelles-Toussaint2006
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Voici le texte de la conférence prononcée par Timothy Radcliffe le 31 octobre dernier à la Basilique de Koekelberg. L'ensemble des conférences du Congrès ont été publié en livre et celui-ci est disponible depuis ce vendredi au prix modique de 6€.
"Avant même que Philippe ne t'appelle, alors que tu étais sous le figuier, je t'ai vu"
(Jean, 1, 48)
Comment annoncer la Bonne Nouvelle aux habitants des grandes villes d'Europe ? Je voudrais réfléchir à cette question à la lumière de la rencontre de Jésus et de Nathanaël, relatée au chapitre Ier de l'Evangile de Jean.
"Philippe va trouver Nathanaël" (Jean, 1, 45)
Nous devons d'abord aller à la rencontre des gens. Nous n'y allons pas pour leur apporter Dieu. Jésus voit Nathanaël avant même que Philippe ne le trouve. Nous allons vers les gens pour nommer le Dieu qui a toujours été avec eux. Andrea Riccardi traitera surtout de la façon d'aller vers les exclus, les pauvres, les marginaux. Mais nous devons aussi aller vers nos contemporains qui s'efforcent de donner un sens à notre monde, les penseurs et les poètes. Je souhaiterais surtout m'arrêter à la question de savoir comment nous pouvons aller vers les jeunes, ceux de nos villes qui n'ont pas entendu parler de Jésus. Un jeune homme, après avoir entendu le récit de la nativité pour la première fois, l'a trouvé très beau, mais s'est demandé pourquoi on avait donné à l'enfant le prénom de Jésus, qui est aussi un juron en anglais.
Où sont les jeunes Nathanaëls et leurs sœurs aujourd'hui ? Ils vivent dans un monde de musique pop. Pour eux, du moins en Angleterre, le clubbing est important. Des millions de jeunes se réunissent chaque semaine pour danser et chanter. Un teenager disait : "Je pense que nous, les plus jeunes, qui ne nous intéressons guère à l'Eglise catholique, avons trouvé quelque chose à quoi nous accrocher. Pour la plupart d'entre nous, c'est le clubbing[1]. C'est là qu'on trouve un million d'amis au même endroit". Je suis trop vieux pour les rejoindre, mais comment l'Eglise peut-elle y être présente ? Nous devons être là où ils se rassemblent, sur Internet, sur leurs chat rooms et leurs blogs. Ils font la distinction entre les gens de la génération née de l'ère numérique, les digital natives, qui, comme eux, ont Internet pour patrie et les autres, les digital immigrants, qui, comme moi, ne se rendent qu'occasionnellement sur la toile. Nous devons aussi être présents là où ils se réunissent pour les sports. Les dominicains ont fondé la Juventus et Newcastle United, et j'ai été heureux de constater que les Jésuites étaient présents au marathon de Londres ! Félicitations à l'Italie pour sa victoire à la Coupe du monde, et toute ma sympathie à la France. Où était l'Eglise pendant ce tournoi ?
Aller trouver Nathanaël signifie entrer dans le monde. C'est quitter notre propre territoire bien sécurisé, pour aller vers un lieu dont nous n'avons plus la maîtrise, et qui cultive peut-être des valeurs que nous ne partageons pas. Comme le dit Roger Schroeder, c'est "entrer dans le jardin d'une autre personne", être invité dans sa maison. Nos frères et sœurs catholiques pourraient nous soupçonner de nous rapprocher de personnes douteuses. Le Père Ricardo Bailey, un prêtre de 32 ans d'Atlanta, en Géorgie, participe à un show radiophonique populaire. Il y utilise le langage de la rue, le langage de la musique hard core et hip hop. En l'écoutant, je ne comprenais pas un mot de ce qu'il disait, mais des milliers de Nathanaëls le comprenaient, eux. Certaines personnes ont objecté qu'il était associé à une station de radio qui ne se préoccupe pas des valeurs catholiques. On lui a donné le surnom de Père crunk (contraction des mots crazy – fou – et drunk – ivre). Mais Jésus n'a-t-il pas été traité de glouton et d'ivrogne ?La passion que nous mettons dans notre recherche devrait nous faire oublier le risque d'être mal compris.
"Alors que tu étais sous le figuier, je t'ai vu"
La première réaction de Nathanaël est de rejeter Jésus. "Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ?" Il n'en arrive à reconnaître Jésus que parce que Jésus le reconnaît : "Voici un vrai Israélite, en lui, rien de faux". "Alors que tu étais sous le figuier, je t'ai vu". Rencontrer Jésus, c'est toujours rencontrer quelqu'un qui nous reconnaît d'abord. Il reconnaît Zachée juché sur le figuier. Dans le jardin, il reconnaît Marie-Madeleine, qui peut, alors, le reconnaître : "Marie" ; "Rabbouni".
L'évangélisation commence par la reconnaissance de ceux à qui nous nous adressons. Le ressentiment à l'égard de l'Eglise catholique n'est pas, je crois, essentiellement un rejet des valeurs catholiques, mais plutôt le désarroi causé par l'impression d'être invisible. Le psychologue et philosophe américain William James a écrit qu'on ne pourrait imaginer un châtiment plus terrible, si cela était physiquement possible, que celui qui consisterait à être carrément largué de la société et à y être délibérément et complètement ignoré. Si personne ne se retournait quand nous entrons quelque part, que personne ne répondait quand nous parlons ou ne prêtait aucune attention à ce que nous faisons et que toute personne que nous rencontrons feignait de ne pas nous voir et se comportait comme si nous n'existions pas, nous serions bien vite saisis d'une espèce de rage et d'un sentiment de désespoir et d'impuissance en comparaison desquels la torture corporelle la plus cruelle nous semblerait douce[2]. Beaucoup de gens, au sein de l'Eglise et en dehors de celle-ci, souffrent de cette sorte d'invisibilité : les femmes, les minorités ethniques, les pauvres, les homosexuels.
Qu'est ce que pourrait signifier pour nous reconnaître ceux à qui nous apportons l'Evangile ? Dans son encyclique Deus est Caritas, le pape Benoît XVI écrit qu'"en voyant avec les yeux du Christ, je peux donner à l'autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires. Je peux leur donner un regard d’amour dont ils ont tellement envie." (18) Le regard de l'amour doit faire en sorte que l'identité que les gens revendiquent les remplisse ainsi de bonheur. Ce n'est qu'à ce moment que nous pouvons les inviter à découvrir une identité plus profonde dans le Christ. C'est parce que Jésus a regardé le jeune homme riche et l'a aimé comme il était (Marc, 10.21) qu'il a pu l'inviter à devenir pauvre et à le suivre. Ainsi, l'annonce de la Bonne Nouvelle aux jeunes commence par le plaisir d'être avec eux, en les entraînant alors dans la vie du Fils, en qui le Père a pris plaisir : "Tu es mon Fils bien aimé en qui j'ai mis toute ma complaisance" (Marc 1.11).
Les jeunes construisent leur identité essentiellement de deux manières : par la consommation et les relations. Les vêtements qu'ils portent, la marque de leur jeans, leur piercing, leur coiffure, tout cela proclame : "c'est moi". Le professeur américain David Lyon a écrit que "l'image et le style jouent actuellement un rôle central pour déterminer l'identité. Les chaussures Nike, les jeans Levi, le Coca-Cola, autant de produits qui contribuent à donner forme à ce que nous sommes. C'est autre chose que de lier notre identité au travail ou à la fonction exercée … et cela hisse les aptitudes à la consommation au niveau de la vertu. De même, il est fort probable que les habitudes de consommation soient ce que nous partageons le plus avec les personnes appartenant à notre environnement social ou à notre groupe de pairs[3]. Leurs parents trouvaient leur identité dans leur travail, en tant que producteurs. En revanche, c'est en tant que consommateurs que leurs enfants choisissent ce qu'ils seront. La consommation promet une sorte de rédemption. Les produits que vous achetez contiennent la promesse de faire de vous la personne que vous voudriez être.
La seconde façon de revendiquer son identité est constituée par les réseaux d'amis et la famille. On prétend souvent que les jeunes sont très individualistes et qu'ils ont tout à fait perdu le sens de la communauté. Un livre récent, Making sense of Generation Y, ( Comprendre la génération J) s'inscrit en faux contre cette affirmation. La génération J se compose de jeunes âgés actuellement de 15 à 25 ans, mais ses conceptions sont largement partagées par le groupe d'âge situé entre 10 et 30 ans. Le livre prétend que, pour ces jeunes, l'amitié et la famille ont une importance absolument cruciale. Ils sont très mobiles, si bien que leurs amitiés sont parfois brèves. Ils proviennent de familles qui dysfonctionnent ou qui sont brisées et profondément blessées. Cela ne les empêche pas de se faire une idée idéalisée de la famille, souvent éloignée de la réalité.
La consommation, les amis et la famille confèrent une identité en ce sens que ces éléments définissent le groupe d'appartenance. Si vos vêtements indiquent que vous êtes punk, gothique, ou étudiant de l'université d'Oxford, c'est parce que ce sont là des gens dont vous voulez partagez la vie. Il faut d'abord aimer les jeunes tels qu'ils s'offrent eux-mêmes devant nous, avant de les aimer pour plus que cela, c'est-à-dire comme enfants de Dieu. Le nom de Nathanaël signifie : "Dieu a donné". Mais nous ne pouvons accepter ce don que Dieu nous donne en la personne de Nathanaël que si nous acceptons d'abord la manière dont Nathanaël se donne à nous. Le visage qui se présente à nous est celui que nous devons voir, même si, finalement, il s'agit d'un masque qui peut être enlevé.
Et c'est ici que nous affrontons un premier grand défi pour l'évangélisation. Nombreux sont les jeunes dont l'identité s'enracine dans des familles brisées et "irrégulières". Ainsi, il se peut qu'ils appartiennent à une famille monoparentale, que leurs parents vivent avec des partenaires ayant eux-mêmes leurs propres enfants ou s'inscrivent dans une relation homosexuelle. Reconnaître ces jeunes, c'est aussi aimer leurs relations. Ils nous diront : "pour nous accepter, vous devez aussi accepter mes proches". L'Eglise doit, effectivement, affectionner et défendre notre modèle idéal de la famille : celui d'un homme et d'une femme indéfectiblement engagés l'un envers l'autre jusqu'à la mort. Ce modèle est, en effet, la pierre angulaire de la société humaine, et les conséquences de sa disparition ne peuvent être envisagées qu'avec effroi. Mais comment faire sans donner l'impression de nier les familles défaillantes et brisées qui sont celles de tant de jeunes ? Pour eux, cela reviendrait à refuser de les accepter et de les reconnaître dans le respect des fidélités qui définissent leur identité.
Comme le pape l'a montré lors de son récent voyage en Espagne, cette démarche demande énormément de douceur et de discrétion. Si nous luttons pour la défense de la famille d'une manière qui paraît nier tous les autres liens et appartenances, nous combattrons sans aucun doute pour la famille et la fidélité, mais nous serons perçus comme si nous nous y opposions. Et, de plus, nous donnerons l'impression de tourner le dos à la moitié des Nathanaëls d'Europe. Comment pouvons-nous les ramener dans la communauté et autour de l'autel sans les obliger à une certaine déloyauté envers des relations qui leur sont chères ? Comment pourraient-ils se sentir chez eux dans l'Eglise si on semble y dénier leur propre lieu de vie ?
La rencontre avec les jeunes exige plus que la reconnaissance de leur identité. Nous devons comprendre ce qu'ils nous disent d'eux-mêmes et du monde, et essayer d'entrer dans cette conception. La plupart croient en Dieu, mais en un Dieu qui reste à l'arrière-plan pour résoudre leurs problèmes et leurs crises. Des enquêtes récentes révèlent que, le plus souvent, ils sont heureux de vivre sans référence à une transcendance. La plupart n'expérimentent pas dans leur vie ce vide qui leur permettrait d'accéder à Dieu, une aspiration profonde. Ils sont simplement heureux de vivre dans le monde ordinaire, où ils trouvent le sens de leur vie. Leurs ancêtres chrétiens étaient nourris d'une longue histoire qui conduit au Paradis. Plus tard, leurs ancêtres sécularisés se sont nourris de la longue histoire qui conduit au progrès. La majorité se contente de vivre au jour le jour. Leur rejet de la religion n'est guère agressif. Comme le disait un jeune, « si la foi te convient, fort bien, mais si ce n'est le cas, laisse-la tomber »[4]. Il se pourrait que, lorsque les jeunes actuels auront eux-mêmes des enfants ou seront confrontés à la maladie et à la mort, il ne leur sera plus possible de vivre à court terme. Ils devront chercher à se nourrir d'une histoire qui conduit à Dieu. Mais la majeure partie d'entre eux n'en sont pas encore là, et c'est maintenant que nous devons les rencontrer.
Les récits qui donnent sens à leur vie et qu'on retrouve dans les films, à la télévision et dans la musique populaire contiennent certaines valeurs essentielles. L'évangélisation est la rencontre de l'Evangile avec les valeurs auxquelles les jeunes sont attachés, en acceptant celles-ci, mais en même temps les considérant d'un œil critique. Le bonheur, la liberté, et l'authenticité constituent les valeurs fondamentales pour leur vie. Comment ces valeurs peuvent-elles rencontrer la liberté et le bonheur du Christ, celui dont la vérité nous rend libres ?
Bonheur
Les jeunes veulent surtout être heureux. Cette constatation n'est pas une surprise. St Augustin a écrit que tout le monde recherche le bonheur et que personne ne le niera presque avant même que cette affirmation ne soit formulée[5]. Mais le bonheur que les jeunes recherchent est fragile et menacé. Ils doivent lutter pour le défendre dans un monde marqué par la violence, les abus sexuels, la drogue, la misère du centre des villes et l'effondrement de la famille. De plus, c'est un bonheur obligatoire. Aux Etats-Unis, après les achats, les commerçants saluent leurs clients par le mot Enjoy! C'est une obligation : on n'est pas libre de se sentir malheureux de temps en temps ! Toute tristesse doit être dissimulée, comme s'il était honteux d'éprouver ce sentiment. L'enquête sur la génération J conclut « qu'il n'est pas facile de faire reconnaître sa tristesse alors que le bonheur est censé être réalisable. C'est pourquoi, chez les jeunes, la tristesse peut représenter une source importante de honte et de solitude cachées »[6]. Cette obligation d'être joyeux est l'une des causes de l'épidémie de suicides qui sévit parmi eux.
Notre propre joie doit donc être le témoignage fondamental que nous rendons à la Bonne Nouvelle. Les Russes ont une icône de Notre-Dame intitulée "Mère de Dieu, joie inattendue". La Vierge y est représentée avec un regard pénétrant vers tous ceux qui lui adressent leurs prières. Tel devrait être notre bonheur, inexplicable et énigmatique. Il ne s'agit pas de la joie forcée de certains groupes "évangéliques", qui insistent sur l'obligation d'être heureux en raison de l'amour de Jésus. C'est ce que le célèbre poète irlandais Seamus Heany appelle le "sourire figé de la place déjà réservée au Paradis[7]". Moi aussi, je trouve cette joie profondément déprimante. La première prédication de l’évangile se retrouve chez Jésus dans son sens de la fête où il boit et mange et prend plaisir à la compagnie d'autrui. On dit que lorsque St François d'Assise prêchait la Bonne Nouvelle aux poissons, ceux-ci s'en retournaient heureux[8]. En tant que dominicain, je me demande quand même comment on peut distinguer un poisson triste d'un poisson heureux !
C'est probablement la joie inattendue d'un bénédictin, mon grand-oncle, qui est à l'origine de ma vocation religieuse et sacerdotale. C'était un mutilé de la première Guerre mondiale. Alors qu'il avait perdu un œil et la plupart de ses doigts, il rayonnait de bonheur. Et même enfant, je devinais que Dieu était à la source de sa joie. Dom Notker Wolf, le Père primat des bénédictins, a un jour invité quelques moines bouddhistes et shintoïstes à venir passer deux semaines à l'abbaye de St Ottilien en Bavière. Quand on leur a demandé ce qui les avait le plus frappés, ils répondirent : "la joie. Pourquoi les moines catholiques sont-ils si joyeux ?" Mais cette joie ne devrait pas être communicative uniquement pour des moines. Elle n'est qu'un faible avant-goût de la béatitude pour laquelle nous avons été créés. Elle reflète l'exubérance qui envahit ceux qui ont bu le nouveau vin de l'Evangile. C'est cette image du nouveau vin qui rend saoul et qui était, d'ailleurs, la métaphore préférée des premiers dominicains. Et j'ai même l'impression qu’ils n’appréciaient pas que la métaphore !
Cette joie intrigue parce qu'elle ne constitue pas le contraire du chagrin. Elle ne se fonde pas sur l'exclusion ou la négation de celui-ci. Le contraire de la joie, ce n'est pas la tristesse, mais la dureté de cœur qui exclut tout sentiment, autrement dit le cœur de pierre. Les saints les plus heureux sont aussi les plus tristes. St Dominique, par exemple, riait le jour avec ses frères, mais pleurait la nuit avec Dieu. La joie du chrétien peut contenir en elle-même la tristesse parce qu'elle va au-delà du bonheur du moment présent. Elle a sa source dans une histoire aux dimensions de la vie du Christ, qui se déroule du baptême à la Résurrection, englobant le Vendredi saint comme un moment qui s'inscrit dans tout un mouvement.
Notre culture est notamment marquée par la tendance à ne vivre que le moment présent. Dans cette perspective, la joie et la tristesse ont un caractère absolu puisqu'il n'y a rien d'autre. Notre joie inattendue, elle, provient de ce que nous situons notre vie dans l'histoire plus large du Christ, qui fait également place à la tristesse. Nous nous devons de répéter cette histoire, mais cela ne suffit pas. L'autorité qui la sous-tend constituera une joie qui dépasse la joie du moment et qui, de ce fait, peut supporter son contraire. Cette histoire est celle du Christ, qui "renonçant à la joie qui lui a été proposée, a enduré, sans avoir honte, l'humiliation de la croix et, assis à la droite de Dieu, il règne." (Héb. 12, 2).
Liberté
Les enquêtes sur les valeurs des Européens ont bien montré que la liberté est considérée par les jeunes comme l'une des valeurs les plus fondamentales. Il existe plusieurs sortes de libertés. Il y a la liberté du consommateur, celle d'acheter ce qu'il désire. En général, les jeunes n'attachent pas de l'importance à l'argent parce qu'ils seraient matérialistes, car ils ne le sont pas. Ils voient plutôt dans l'argent un moyen d'être libres, d'aller là où ils veulent et d'être ce qu'ils souhaiteraient être. Dans cette optique, la liberté est considérée comme l'autonomie personnelle.
Une publicité pour les jeans Levi est devenue en peu de temps un puissant symbole de cette liberté éliminant toute contrainte. Elle montrait des gens passant à travers les murs en courant, abattant des arbres et franchissant des abîmes[9]. En France, il y a le Yamakasi, qui en lingala (langue parlée au Congo) signifie «personne d'esprit fort" (personne forte, esprit fort, corps fort). Ce sport consiste à courir à travers la ville en transformant les obstacles en étapes vers la liberté et les murs à franchir en tremplins. Les adeptes de cette discipline sportive dansent à travers tout, sur tout et au-dessus de tout ce qui pourrait les freiner ou les empêcher. C'est une belle et merveilleuse expression de la liberté.
Mais en fait, les jeunes sont de moins en moins libres et de plus en plus contrôlés, surveillés par des caméras en circuit fermé, enregistrés et mêmes emprisonnés. D'où la belle liberté d'Internet, qui permet d'abolir les distances, de se divertir, d'être qui l'on veut. Les internautes peuvent converser avec des gens à l'autre bout du monde grâce aux chat rooms et se déconnecter dès qu'ils en ont assez. Si un programme les ennuie, les téléspectateurs peuvent zapper et passer à une autre chaîne. Mais ce n'est pas possible avec un sermon ennuyeux, et vous ne pourriez pas le faire non plus aujourd'hui si vous trouviez la conférence barbante !
Si l'Eglise veut annoncer l'Evangile, nous devons rencontrer cette soif de liberté, la comprendre, l'accepter et conduire les gens sur le chemin de la liberté plus profonde du Christ. Cette tâche n'est pas facile, car l'Eglise est généralement perçue comme une institution hostile à l'autonomie personnelle, édictant des règles et indiquant aux gens ce qu'ils ne peuvent pas faire. Selon l'enquête sur les valeurs des Européens, les jeunes s'adresseraient à l'Eglise pour une guidance spirituelle, mais sans accepter aucune religion qui limiterait leur autonomie personnelle. Ils ont peur que religion soit synonyme d'interdit ("Tu ne … "). Cela me rappelle ce que fit un dominicain qui était aumônier d'un régiment polonais lors de la bataille du Mont Cassino au cours de la seconde Guerre mondiale. La veille du dernier assaut, des milliers de soldats souhaitaient se confesser. Ce prêtre se demandait comment s'y prendre. A cette époque, en effet, l'absolution générale n'était pas encore envisagée, et n'avait a fortiori pas encore été interdite. Il a donc invité tous les soldats à se coucher face contre terre, de manière à ce qu'ils ne puissent pas se voir les uns les autres. Il a ensuite parcouru la liste des dix commandements. Ceux qui avaient enfreint l'un de ceux-ci devaient lever la jambe gauche et indiquer avec la jambe droite le nombre de fois qu'ils avaient péché !
Si nous voulons engager le dialogue avec les Nathanaëls de la génération actuelle, il faut montrer clairement que celui qui nous appelle à le suivre nous rend libres. Les gens devraient être étonnés de la liberté des disciples de Jésus. Cela ne sera possible que si nous avons le courage de saisir cette liberté et d'abandonner cette prudente timidité si fréquente dans l'Eglise. Je me rappelle qu'un jour, une personne éminente du Vatican m'a demandé de m'approcher de la fenêtre de son bureau et m'a indiqué deux autres congrégations en disant : "je ne suis pas libre de faire ce que je voudrais".
Finalement, nous devons faire nôtre la liberté vertigineuse de Jésus, qui a donné sa vie. C'est une liberté que j'ai rencontrée plus spécialement chez les missionnaires, ces hommes et ces femmes qui se rendent si souvent à des endroits dangereux, qui subissent des privations et risquent leur vie pour l'annonce de l'Evangile. De nouveau, il s'agit d'une liberté insensée aux yeux de ceux qui ne vivent que le moment présent. C'est une liberté qui anticipe sur le Royaume, comme le Jeudi saint annonce le dimanche de Pâques. C'est la liberté du saint plutôt que celle du héros. A l'instar de la joie chrétienne, elle a la capacité d'englober son contraire.
Nous regardons les héros comme des êtres appelés à régler les problèmes, à poser des actes de bravoure, à vaincre tout opposant. Mais nous, nous devons incarner une vérité plus profonde, celle des saints. Le héros est au centre de la scène, et nous nous cramponnons à notre siège lorsque nous le voyons à l'œuvre. Les héros sont condamnés à réussir. Les saints, en revanche, ne jouent qu'un rôle secondaire dans le drame plus large de l'histoire de Dieu. Le professeur Samuel Welles de la Duke University a écrit qu'"un saint peut échouer d'une manière qu'un héros ne peut se permettre parce que l'échec d'un saint révèle le pardon et les nouvelles possibilités que Dieu donne et que le saint n'est qu'un personnage de second plan dans une histoire dont Dieu sera toujours le thème fondamental."[10]
Authenticité
La troisième valeur dont je voudrais traiter brièvement est l'authenticité. Cette valeur, d'une part, s'avère fondamentale pour les jeunes et, d'autre part, suscite le doute. Il existe une aspiration profonde qui veut que l'on soit authentique, sincère, envers soi-même. Il faut exprimer avec sincérité ses convictions et vivre en conséquence. Cette sincérité correspond à l'authenticité et est également liée à la recherche de l'identité. Le philosophe et politologue québécois Charles Taylor a écrit « qu'être authentique envers soi-même signifie être fidèle à sa propre originalité, mais seule la personne elle-même peut exprimer et découvrir celle-ci. En l’articulant, je me définis aussi moi-même. Je réalise cette potentialité qui m’est propre. C’est la compréhension fondamentale de l’idéal moderne de l’authenticité et des objectifs d’auto-accomplissement et d’auto-réalisation dans laquelle elle est habituellement exprimée »[11].
Mais, d'autre part, il faut noter un manque profond de confiance à l'égard de toute prétention à la vérité absolue. Dans le monde cybernétique, la vérité est multiple. On y est bombardé de vérités proclamées incompatibles entre elles. La toile est un vaste supermarché d'opinions, où l'on choisit ce qu'on ressent comme "étant vrai pour moi". Dans le film "Da Vinci Code", Langdon, un professeur de l'université de Harvard dit que "la seule chose qui compte est ce que l'on croit". Si l'on aime l'idée que Jésus était marié et qu'il a été père, et bien, c'est ce qu'il sera pour moi ! Dans cette optique, l'histoire n'a pas d'importance. Dans la réalité virtuelle, la vérité, c'est ce que l'on en fait. Dès lors, face aux prétentions du christianisme quant à la vérité, ce sont les gens qui décideront de les accepter ou non.
Répondre à cette soif d'authenticité et au scepticisme envers la vérité place l'Eglise devant un double défi. Tout d'abord, il faut que nous soyons reconnus comme des gens authentiques, fidèles à leurs convictions, sincères dans leurs doutes et leurs interrogations, et comme des témoins dont la crédibilité repose sur leur authenticité personnelle. Nous devons dire ce que nous pensons vraiment et vivre selon nos convictions. Le Pape Paul VI disait que nos contemporains sont plus disposés à écouter des témoins que des professeurs, et, s'il leur arrive d'écouter ceux-ci, c'est parce que ces professeurs se comportent comme des témoins[12]. Si les jeunes soupçonnent que nous cachons ce que nous pensons réellement, que nous répétons des formules apprises ou que nous ne vivons pas conformément à nos convictions, nous ne serons pas des témoins.
Le deuxième défi tient au fait que nous sommes amenés à prétendre à la vérité absolue dans un monde où une telle prétention est considérée avec suspicion. Les vérités absolues donnent l'impression d'être diamétralement opposées à ce qui est ressenti comme "ma vérité». Comment une institution quelconque pourrait-elle avoir le droit de remettre celle-ci en question ? Cela revient à me rejeter personnellement. De plus, on ne peut perdre de vue que toutes les institutions sont suspectées de conspirer à dissimuler la vérité, qu'il s'agisse du gouvernement, de la presse, de la police, et surtout de l'Eglise. Le succès écrasant du "Da Vinci Code" montre bien la fascination que les gens éprouvent envers les théories du complot. Comme le dit un des personnages dans le film : Et si l'histoire la plus formidable qui ait jamais été racontée n'était qu'un mensonge ?
Au cœur de notre évangélisation se trouve la Bonne Nouvelle : la vérité est une ! Au sein d'un monde qui laisse le champ libre à des opinions fragmentaires et contradictoires, nous croyons en l'unité de la vérité dans le Christ. Si nous voulons présenter un témoignage crédible sur ce point, il faut que les gens puissent constater que nous reconnaissons effectivement ce qui est vrai dans les convictions et les expériences de ceux à qui nous annonçons l'Evangile. Comme l'a écrit Mgr Pierre Claverie, l'évêque d'Oran : "je ne possède pas la vérité, j'ai besoin de la vérité des autres". Je suis un mendiant de la vérité. Nous devons résolument annoncer le Christ, mais être humblement attentifs à toute trace de vérité que nous décelons chez ceux qui ne sont pas croyants ou qui le sont différemment. Comme la dit Mgr Christopher Butler au Concile : ne timeamus quod veritas veritati noceat (ne craignons pas que la vérité mette en péril la vérité).
Si nous croyons réellement en l'unité de la vérité, nous n'aurons pas peur de reconnaître aussi comme vérités celles qui semblent, de prime abord, contredire ce que nous vénérons. Nous ne serons pas déconcertés de nous voir tenir pour vérités des choses qui paraissent au départ incompatibles, sûrs que, finalement, la réconciliation sera possible, mais peut-être d'une manière que nous mettrons beaucoup de temps à découvrir. Rejeter ou déprécier ce que d'autres tiennent pour la vérité parce cette conviction paraît contraire à l'enseignement de l'Eglise, c'est en fin de compte déprécier celui en qui se trouve toute vérité. C'est réduire la vérité de Dieu à l'étroitesse de notre esprit.
Nathanaël reconnaît Jésus parce que Jésus l'a d'abord reconnu. Il peut proclamer : "Rabbi, tu es le Fils de Dieu ! Tu es le Roi d'Israël", parce que Jésus l'avait d'abord vu sous le figuier et reconnu en lui un israélite en qui rien n'est faux. Notre évangélisation se fonde sur une telle reconnaissance pleine d'amour. Certes, nous devons finalement mettre en question l'identité et les valeurs de ceux à qui nous nous adressons, mais uniquement parce que nous les avons d'abord reconnus et avons aimé ceux qui cultivent ces valeurs. Cependant, nous n'y parviendrons que si nous-mêmes nous apparaissons comme vivant réellement des valeurs que nous proclamons. Les gens doivent percevoir en nous un bonheur qui les intrigue, une liberté qui les séduit et une authenticité qui fait place à ce qui est vrai dans leur propre expérience. L'évangélisation exige donc un profond renouvellement de l'Eglise : il nous faut mourir et renaître si nous voulons être des témoins crédibles. Consacrer tout l'argent du monde à l'évangélisation serait un gaspillage si nous ne mourons pas et ne renaissons pas pour devenir des témoins crédibles mais fragiles.
Les organisateurs ont demandé de dire pourquoi l'évangélisation est si difficile aujourd'hui. Il faut d'abord admettre que partager la Bonne Nouvelle avec d'autres a toujours été difficile. Le Seigneur ressuscité a envoyé les Onze en leur disant : « Allez et faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit » (Mathieu 28.19). Mais les Actes des apôtres laissent à penser qu'ils étaient particulièrement réticents à accomplir cette mission. En effet, après le drame de la Pentecôte, ils se sont plutôt installés à Jérusalem, sans quitter cette ville. Il a fallu les persécutions pour lancer la première évangélisation en dehors de Jérusalem, et même alors, les apôtres sont restés à l'arrière (Actes 8,1). C'est parfaitement compréhensible, car tendre la main aux païens, c'était en quelque sorte mourir à la communauté juive originelle. Cette démarche impliquait la perte d'une identité à peine acquise, pour devenir quelque chose de neuf. Chaque fois que nous tendrons la main à des étrangers pour leur présenter l'Evangile, nous devrons mourir un peu, comme les jeunes parents doivent mourir à la vie de couple qu'ils connaissaient avant la naissance. Les bébés bouleversent la vie, et c'est ce que feront les jeunes si nous les accueillons. L'évangélisation nous amène toujours à découvrir que nous resterons incomplets aussi longtemps que nous n'avons pas accueilli l'étranger, car ces gens font partie de qui nous sommes en Christ.
A l'instar d'une naissance, l'évangélisation est toujours faite de joie et de peine. C'est un nouveau commencement et une mort à ce qui existait avant. Lorsque les chrétiens de l'empire romain se sont ouverts aux barbares, ils ont connu une perte d'identité où l'Eglise était une sorte de demeure romaine. L'Eglise a vécu une crise semblable avec l'arrivée des Européens aux Amériques. Cette étape a mis en question toute une évidence de ce que signifiait pour nous la communauté, la fin de la chrétienté. Et c'est la même situation qui se produit aujourd'hui : l'Eglise devenant vraiment globale pour la première fois de son histoire, nous devons un peu mourir sur notre route vers le Royaume.
Michael Ramsey, un grand archevêque de Canterbury a dit un jour que la consolation ("comfort" en anglais) de l'Esprit Saint n'était pas toujours très confortable, un peu comme une bouillotte. L'Esprit Saint nous pousse hors de notre "zone de confort", hors du nid. La tapisserie de Bayeux, qui commémore la dernière invasion de l'Angleterre, en 1066, montre le roi Guillaume "consolant les troupes". Il le fait en plaçant une lance dans le dos d'un soldat pour le forcer à avancer. Et c'est parfois de cette manière aussi que l'Esprit Saint nous console ! Un couple de crécerelles avait construit leur nid au-dessus de ma fenêtre à Sainte Sabine, le couvent des dominicains à Rome ; chaque année, le spectacle des jeunes oiseaux apprenant à voler détournait mon attention. Leurs parents les poussaient hors du nid, les forçant à prendre leur envol. Il m'était impossible de me concentrer en les voyant ainsi lutter contre la force de la pesanteur, à un bon mètre de moi. De la même façon, l''Esprit Saint nous pousse à l'aventure.
Ainsi donc, évangéliser c'est toujours mourir et ressusciter. Est-ce plus difficile pour nous aujourd'hui ? Je pense que tel est le cas, et ce pour deux raisons. Pour la première fois depuis l'empereur Constantin, la mission en Europe s'adresse aux habitants mêmes de nos pays et de nos villes. Les étrangers sont chez nous. C'est là une priorité pour le pape actuel. Comment tendre la main en signe de reconnaissance et d'accueil à ceux dont la vie est si différente de celle de leurs ancêtres chrétiens. Avant tout, j'ai souligné le défi que représentent les différents modèles de relations dans lesquels vivent les Européens modernes : parents divorcés et remariés, familles monoparentales, cohabitation, couples homosexuels. Comment faire pour les accueillir autour de l'autel, en reconnaissant les liens fondamentaux pour leur identité et en appréciant leur fidélité aux engagements qu'ils ont contractés, et ce tout en restant fidèle à l'idéal de la famille sans lequel notre société risquerait de s'enfoncer dans le chaos ? Et puis, en allant vers ces nouveaux Européens en les appréciant vraiment comme ils sont, ne risquons-nous pas de bouleverser une part fondamentale de notre tradition morale ? Mais si nous ne leur tendons pas la main sans réserve, ne pourrions-nous pas devenir simplement une secte introvertie, une petite cité fortifiée ? Comment combiner la fidélité à l'idéal chrétien de la famille et un accueil sans équivoque de ceux dont la vie s'articulent autour d'autres engagements ?
Je ne connais pas la réponse à cette question, et pourtant, il ne fait aucun doute que nous devons accueillir chaleureusement et sans réserve les nouveaux Européens de la génération J. Cet accueil changera l'Eglise de diverses manières que nous ne pouvons pas prévoir. Dieu nous donnera les moyens de combiner l'innovation et la fidélité, même si nous ne pouvons pas du tout imaginer comment cela se produira. L'amour que Dieu a pour nos enfants nous pousse à la mission. Nos Eglises ne peuvent pas se transformer en refuges qui protègent de la modernité. Elles doivent être des maisons pour toute l'humanité, avec ses drames. Cela nous imposera une certaine mort, mais nous avons confiance en la promesse divine de résurrection. Comme l'un des mes frères, le théologien Herbert McCabe, avait coutume de dire, "si vous aimez, vous serez crucifié, mais, si vous n'aimez pas, vous êtes déjà mort".
Le second grand défi que pose l'évangélisation à l'heure actuelle est celui de l'imagination. Nous devons faire en sorte que notre foi capte l'imagination des jeunes. Dans les années soixante, un des Beatles, John Lennon a écrit une chanson intitulée "Imagine". Elle contenait notamment les paroles suivantes : « imagine que le Ciel n'existe pas ; c'est facile : pas d'enfer en dessous de nous, pas de ciel au-dessus ». L'athéisme a connu ses heures de gloire aux 19e et 20e siècles parce qu'il était parvenu à capter l'imagination d'un grand nombre de nos aïeux européens[13]. L'idée d'un monde sans Dieu était excitante. Mais après les terribles guerres et les massacres du 20e siècle, l'athéisme a perdu son attrait pour l'imagination. Il conduit souvent aux camps de concentration. Si nous parvenons à trouver des manières de partager notre foi qui touchent l'imagination, qui parlent au cœur et à l'esprit, nous saurons attirer les jeunes. Il nous faut quelque peu partager le sens de l'aventure de la foi, ce que G.K. Chesterton appelait "la romance de l'orthodoxie". Le livre de JRR Tolkien Le Seigneur des anneaux est un roman profondément catholique qui a capté l'imagination de centaines de millions de personnes. Avoir la foi, c'est voir tout d'une façon différente. "Dans ta lumière, nous voyons la lumière". Quels sont les chansons et poèmes, la musique et les récits qui peuvent transformer notre imagination ? Quels sont les jeunes compositeurs et conteurs, les romanciers et les scénaristes qui sont capables de nous montrer l'aventure de la foi ?
Jésus voit Nathanaël sous le figuier et le reconnaît. "Voici un vrai Israélite en qui rien n'est faux". Notre annonce de la Bonne Nouvelle commence par la reconnaissance des Nathanaëls de notre temps, qui eux aussi sont des "dons de Dieu." Cette reconnaissance est le regard de l'amour qu'ils désirent tant. Elle permet d'accueillir les gens comme ils sont, avec leur identité et les valeurs qui leur sont chères. Si nous ne les acceptons pas d'abord, il n'y aura pas de défi. Nous les reconnaissons aussi comme une part de ce que nous sommes nous-mêmes. Sans eux, nous sommes incomplets. Nous devons apprendre à être visibles pour eux également. Les accueillir exigera de nous de mourir, mais nous croyons que Dieu nous accordera la résurrection, même si nous ignorons comment Il s'y prendra. L'évangélisation nous change d'une manière imprévisible. Mais comment ? Nous ne le savons pas, mais, à nous aussi, Dieu dit : "Venez et voyez".
[1] Sara Svage, Sylvia Collins-Mayo, Bob Mayo et Graham Cray Making sense of generation Y : the world view of 15-25 years olds [Comprendre la nouvelle generation J : la vision du monde des 15-25 ans].
[2] The Principles of Psycholoy, Boston 1890, cite par Alain de Botton dans Status Anxiety, Londres 2004, p. 15
[3] "Memory and Millenium" in ed. T. Bradshaw Grace and truth in the secular Age, Grand Rapids 1998, p. 284
[4] Generation Y, p. 21
[5] De moribus ecclesiae catholicase, 3.4 SCE 18
[6] Op.cit 48
[7] The redress of Poetry, New York 1995, p 153
[8] I fioretti 72
[9] Sara Savage etc., p. 40
[10] "Theological Ethics" in ed Rupert Shorrt God's Advocate : Christian Thinkers in conversation, Londres 2005, p. 180
[11] The Ethics of authenticity, Cambridge 1991, p. 29
[12] Evangelii Nuntiandi 41
[13] cf. Alister McGrath The Twilight of Atheism: the rise and fall of disbelief in the modern world, Londres 20041
Oui, Église de Bruxelles, il y a plus de dix siècles déjà que tu as allumé la flamme de la foi entre tes murs. Et cette foi est restée sur cette colline, car elle fut gardée par saint Michel et son glaive. Et rien n’a pu éteindre la petite flamme de la lampe de sainte Gudule, quand il faisait nuit à certaines époques de l’histoire de Bruxelles. Oui, Bruxelles tu as allumé la flamme et en cette semaine tu as enlevé ta lampe d’en dessous du lit, pour la poser sur le chandelier, pour que tous voient tes œuvres et puissent louer ton Père qui est dans les cieux. Oui, pour qu’ils louent le Père. C’est pourquoi pour cette semaine de grâces qu’Il nous a donnée, louons le Père. Avec saint Paul, je dis : « Je rends grâce à Dieu, chaque fois je vous mentionne dans ma prière ». Notre action de grâces va au Père, avant d’aller à tous ceux et celles qui ont oeuvré pendant de longs mois pour préparer ce Congrès d’évangélisation et tout au long de cette semaine, jour et nuit : les organisateurs et surtout le nombre incalculable de bénévoles. Mais grâces soient d’abord rendues à Dieu de qui tout vient. Louange à Toi Seigneur.




















